Nouvelles de l'estampe - N° 249 - Hiver 2014-2015

Auscultations mentales / Catherine de Braekeleer


Pascale-Sophie Kaparis est née à Casablanca (Maroc) en 1959. Elle vit et travaille à Paris. Pascale-Sophie Kaparis a fréquenté régulièrement le Centre de la gravure de La Louvière durant les années 2012 et 2013. Elle y a développé et approfondi un projet artistique intitulé Eye Project qu’elle avait initié lors d’une précédente résidence au musée du Dessin et de l’Estampe originale à Gravelines, suite à sa découverte
d’Homely Girl, A life, livre d’artiste, dont le texte d’Arthur Miller est illustré par Louise Bourgeois. Ces images de Louise Bourgeois, que Pascale-Sophie Kaparis retrouva ensuite dans la collection du Centre de la gravure, sont fondées sur des planches d’un traité d’ophtalmologie évoquant des maladies oculaires. Elles présentent des yeux énormes, globuleux, injectés de sang : regard absent de personnes aveugles. Fidèle à la démarche entamée dès le début des années 2000 de travailler à partir d’images sources, Pascale-Sophie Kaparis sélectionna une dizaine de détails de ces yeux blessés qu’elle imprima en photogravure : dans cette série de monochromes rouges, intitulée Eye, chaque oeil a la précision d’une radiographie. L’artiste les reprit ensuite pour concevoir deux autres séries de lithographies à l’encre rouge Eye Mental Shape dans lesquelles oeil et cerveau se lient et se fondent, donnant ainsi naissance à des formes mentales : figuration d’une pensée en perpétuel mouvement, oscillant lentement jusqu’aux confins de la folie. Des bandelettes blanches paraissent vouloir dissimuler la part d’indicible voire d’inavouable dans cette mise à nu des méandres obscurs et opaques de l’esprit.
Dans la dernière étape du projet qu’elle développa durant ses séjours à La Louvière, Pascale-Sophie Kaparis réalisa au sein du studio Franck Bordas à Paris un tirage numérique de très grand format pour traduire l’actualité la plus violente, la plus féroce diffusée sur l’internet. Eye Man Sex Thursday évoque l’atrocité du traitement subi par un jeune prisonnier afghan, dont le cerveau s’écoule de son crâne fracassé. L’image apparaît dans tous ses détails, troublée pourtant par la vision pigmentaire rouge autant que par les trouées blanches qui semblent être placées pour voiler ou panser l’horreur de la situation. Le cadavre se lit comme un paysage de ruines, simple géographie humaine dévastée.
L’attention portée au monde, aux images du monde, est au coeur de la démarche de Pascale-Sophie Kaparis. Son regard acéré, exprimé par cette couleur rouge récurrente,
se double d’un regard compatissant porté sur les victimes des différentes formes de folie, individuelle ou collective, marqué par des bandes omniprésentes de tipp-ex blanc, qui progressivement recouvrent et effacent la douleur.
Au sein d’un cycle plus récent intitulé Eye to Brain, Pascale-Sophie Kaparis poursuit
son questionnement autour de l’oeil et du cerveau, taraudée par l’interrogation :
« Qu’est ce qui se digère entre l’oeil et le cerveau ? ». Par la superposition d’images imprimées sur film transparent et accrochées dans l’espace, elle nous livre une autre version des Mental Shapes, désormais en suspension, comme autant de pensées troubles et incontrôlables, balançant entre rêve et cauchemar. Dans cette série, le mouvement véritable, induit par la mise en place des pièces dans l’espace, semble pouvoir également correspondre à une nouvelle façon pour l’artiste de transcrire la fragilité psychique et les défauts de maîtrise de la conscience humaine.
Cela fait près de quinze ans que Pascale-Sophie Kaparis tente d’expulser, d’exorciser peut-être, les multiples champs de bataille qui l’habitent ou l’entourent. Un trop plein d’images la hantent.
Essentiellement introspectives, ses premières peintures, réalisées à la fin des années 1990, s’attachent à fixer les souvenirs mouvants, les impressions aussi fugaces que fulgurantes, hérités d’une enfance marquée par les dénis et les non-dits autant que par la découverte tardive et inopinée de ses ascendances juives. Cette révélation sur ses origines la bouleverse, entraînant un changement radical dans sa démarche.
Pascale-Sophie Kaparis se concentre désormais sur la capture et la traduction des multiples cataclysmes qui ébranlent nos sociétés. Se focalisant dans un premier temps sur la Shoah, elle est marquée par la lecture de La Politique de la mémoire de l’historien Raul Hilberg à qui elle dédicacera une de ses oeuvres. De façon presque compulsive, elle se met à rechercher les traces de ces êtres déportés, de ces foules désorganisées par l’effroi, de ces corps malmenés, de ces dépouilles mutilées. Elle ne peut s’empêcher de se sentir atteinte dans sa propre chair, aspirée par la peur rétrospective de voir sa propre destinée se disloquer à jamais. Les attentats du 11 septembre ont lieu à la même époque. À nouveau, le délire meurtrier s’est emparé de l’univers, engloutissant de multiples corps dans les tréfonds de deux tours fumantes.
Dès lors – et aujourd’hui encore – l’oeuvre de Pascale-Sophie Kaparis sera marquée par la question de l’absence, de l’effacement identitaire autant que par celui de la révélation des tragédies endurées par l’humanité. Puisant dans les nombreux documents et illustrations de l’actualité, elle en prélève des images de morceaux de corps voire constitue elle-même les éléments fragmentés de cette matière humaine qui serviront de base à sa démarche.
Cette approche l’amène fort naturellement à se tourner vers l’estampe et ses possibilités sérielles. S’initiant en 2008 à la lithographie au sein de l’atelier Idem, elle y multiplie les expérimentations : variations à partir d’une matrice, rehauts au stylo rouge, application de bandes blanches de tipp-ex. La pratique de l’estampe convient particulièrement bien à l’artiste: sa fascination pour le morcellement trouve dans la technique de la gravure les ressources nouvelles pour développer d’autres formes de déclinaisons ou de mutations anatomiques. De même, l’impression par transfert entre en résonance avec son penchant pour le recouvrement. Une résidence à Gravelines lui donne l’opportunité d’aborder une autre forme de fragmentation par le biais d’une gravure sur bois de grand format réalisée en neuf morceaux. Dans toutes ses premières oeuvres imprimées apparaissent des corps écorchés, dont les organes internes se découvrent : Pascale-Sophie Kaparis déconstruit nos modes de protection, nos carapaces du paraître, dans un dévoilement de l’intimité la plus indécente de nous-mêmes. Les six lithographies de sa série Crowd, variations sur le thème de la foule, réalisées en 2013, s’inscrivent dans cette même démarche. Derrière cette multitude de formes humaines en mouvement, se cachent peut-être les nombreuses voix intérieures venues des tréfonds de l’artiste : métaphore de la solitude parmi la foule ou encore découverte de la foule dans sa propre solitude ?
Si, dans ses recherches actuelles, Pascale-Sophie Kaparis s’est davantage recentrée sur les états de la pensée plutôt que sur les états des corps, je pense pouvoir dire que cette artiste est avant tout une sismographe vivante des perturbations mais aussi des émotions de l’âme, celle du monde autant que de la sienne propre.

Catherine de Braekeleer - Septembre 2014
Directrice du Centre de la Gravure et de l'Image imprimée

Nouvelles de l'estampe N° 249 Hiver 2014-2015