Hand Mouth, 2012. Ensemble de neuf gravures sur bois, 185 x 135 cm
Edition et collection du Musée du Dessin et de l'Estampe originale


Hand Mouth / Paul Ripoche

Que se passe-t-il lorsque nous nous trouvons face à une image empreinte de mystère ? De celle sur laquelle notre regard s’accroche, s’agrippe même de toute force, en quête de l’indice qui nous aidera à mieux la parcourir. Le déchiffrement commencera par un rapprochement physique. Elle nous évoque une chose puis une autre, et peu à peu, sans mieux en faire le tour, nous la faisons nôtre. Nous lui associons d’autres images plus familières. Nous tentons de l’amener dans notre sphère, faute de parvenir à entrer dans la sienne. Ce pourtant à quoi nous invite les artistes. Entrer dans leur univers, c'est-à-dire en eux, en leur territoire.

Et que faire d’un titre qui creuse davantage le mystère ? Hand Mouth.

Que peut voir tout d’abord notre regard plein de subjectivité ? Tentons quelques approches. Une robe ample et majestueuse pour une mariée pour le moins suggérée ? Un personnage en sacrifice que viennent déjà louer une nuée de mains tendues aux doigts graciles ? Un torse de volutes de fumées, léger et instable ? Un réseau de lianes entremêlées que surplombent des cerveaux ou des reins ? Une forme pyramidale, écho lointain des classiques figures de la Vierge ?

Chacun y verra ce qui résonne au plus profond de lui. Ce que voient les yeux, le coeur le traduit, l’interprète et ce faisant, le déforme pour former une chose autre et singulière. Mais c’est peut-être cette image de la Vierge en somme, emblème sublime de la maternité, que je retiendrai.

Mystérieuses ses multiples mains tendues. Dans un mouvement descendant qui imprime le temps dans l’image, elles se dirigent impérieusement, comme menées par une force irrépressible vers des formes oblongues, entremêlées et grouillantes. Les mains sont confinées dans des poches. Poches qui les empêchent ? Poches sur le point de se déchirer pour libérer les forces créatrices dont les mains sont le symbole ? Ces formes oblongues font irrésistiblement penser à des cocons, des oeufs, des larves, des cellules en gestation. Du vivant en devenir habite l’étage inférieur de l’image. De cet étage là, tout laisse à penser que s’y déroule la fin et s’y prépare le début.

Cette zone frontière de la finalité et du devenir trouve son complément et son reflet dans la moitié supérieure de l’image, dans un espace d’explosion. Une forme ouverte rayonnant vers les quatre points cardinaux de l’image figure déjà l’épanouissement. Une forme anthropomorphe adresse un geste d’accueil, presque d’embrassement, à la personne qui lui fait face. A l’aise ou non, ce sentiment appartiendra au spectateur. L’accueil est un geste tendu qui ne peut présupposer sa réception.

Dans sa globalité, nous parvenons à écrire l’histoire suivante : dans une explosion originelle, un flux se transmet à travers d’innombrables cordons terminés par des mains qui vont se diriger vers des formes porteuses de vie. La subjectivité assumée du spectateur que je suis voit en cette image le temps de la fécondation. Combien sommes-nous à voir cela ? Puis-je inscrire le doute dans un esprit qui y verrait une autre histoire ? Peut-on inscrire le doute dans mon propre esprit ? Voici des interrogations centrales chez Pascale-Sophie Kaparis. Que percevons-nous de l’autre ? Quelle image renvoyons-nous à l’autre ? Elle se pose ces questions à travers le corps considéré comme vecteur de messages délivrés en permanence et de façon inconsciente autour de lui.

Il y a une zone de trouble, et en même temps un espace de liberté, dans l’entre-deux qui sépare l’oeil du sujet regardé. Dans cet espace, tout peut se passer. C’est à la fois la zone de clarification de la chose vue pour tenter de la percevoir au plus juste de sa subjectivité. Et en même temps la zone de confusion la plus instable où les idées et les images mentales qui caractérisent notre esprit cherchent les points d’accroche qui feront résonner en nous la chose vue.

Dans cet espace confus, un amas de larves peut devenir les plis d’une robe, un entremêlement de lianes peut devenir muscles et veines, des cerveaux peuvent prendre la place des pieds, un homme même, peut devenir une femme. Cet espace instable de tous les possibles accrédite la thèse selon laquelle, la réalité, y compris la plus concrète et la plus palpable, n’existe pas car toujours sujette à caution. La lame du couteau plongée dans l’eau perd visiblement toutes les qualités de puissance qui font son intérêt hors de l’eau. Sa perception change, tandis que sa nature perdure. Que vaut la nature d’un être dans un monde où la perception sensible prend tant le pas ? Que vaut le discours de raison lorsque l’image peut lui donner tort ? Ces réflexions parcourent en filigrane l’oeuvre de Pascale-Sophie Kaparis.

Hand Mouth nous désarçonne puis nous conquiert. Il y a un plaisir à assembler ces neufs feuilles sur une table, au sol, au mur. A venir dans le dos de l’artiste pour recomposer l’image comme elle le fit. A regarder chaque planche avant d’assembler la suivante. A construire l’image. Le papier est épais. Le regard glisse sur le fourmillement des centaines de milliers de petits traits follement et patiemment gravés dans le bois. Ce sont de petites griffes, des incisions gravées en surface de la plaque. Graver mais ne pas fixer. Conserver une fragilité du trait. Se dire que l’image malgré une technique qui défie le temps, restera flottante, douce et fragile. Pascale-Sophie Kaparis qui fit un dessin original du même format avant de le graver dans le bois n’a cédé que peu de terrain à la contrainte de la technique et du matériau. Elle s’est livrée à un exercice toujours difficile : interpréter elle-même son propre dessin en gravure. Exercice majeur qui permet de comprendre que la perception d’un même sujet est soumise à bien d’autres facteurs qu’à la qualité du regardeur.

Quant à savoir quel est le sens du titre Hand Mouth ? Un titre-collage qui associe deux parties du corps sensible, le toucher et le goût, toute spéculation serait hasardeuse. Un titre trop explicite tue l’imaginaire du regardeur. Sans titre laisse l’entière liberté et suggère l’idée que l’artiste refuse de plaquer la moindre notion sur l’image qu’il a créée. Hand Mouth est d’une autre catégorie. Il n’éclaire pas le sens de l’image. Et sans l’obscurcir, il alimente le trouble. Il souligne que ce que nous percevons aujourd’hui sera contredit demain. Parce que la vérité, si elle existe, ne vaut qu’un très court instant. Parce que rien n’est fixe : ni les images, ni les corps, ni les regards.

Paul Ripoche - Juin 2012
Directeur du Musée du Dessin et de l'Estampe originale

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